Jean-Pierre Lacroux (1947-2002) était dessinateur de presse, romancier, rédacteur et surtout – ce qui nous plaît ici – correcteur pour plusieurs encyclopédies. Avec son ouvrage Orthotypographie*, il élabore avec originalité un des outils essentiels du correcteur…
Encore un nouveau code typo ? Les codes typographiques sont déjà nombreux, et leurs règles souvent différentes… de plus, ils ne sont pas toujours réactualisés…
Mais Jean-Pierre Lacroux explique à ce sujet : « il est imprudent d’obéir à un seul maître et de privilégier les avis d’une grammaire, d’un dictionnaire ou d’un code typographique, d’autant que les grammairiens ne lisent guère les codes typographiques et que les typographes ne lisent guère les grammaires. » (p. 39) Bref voici le code typo d’un correcteur qui a pris des notes pendant toute sa carrière. Car selon lui, les correcteurs en ont besoin !

« La plupart des récriveurs, des correcteurs et des typographes ne sont ni plus paranoïaques ni plus obtus que la plupart des linguistes ; ils ne sont pas spécialement puristes, encore moins fixistes ou “normolâtres” : ils savent, eux aussi, que notre langue est vivante, qu’elle bouge encore, l’aïeule désinvolte, et se régénère ; qu’elle évolue, danse sur ses marges, gracieuse ou désolante ; qu’il est absurde de vouloir la pétrifier en l’état, de lui interdire des emprunts judicieux, des fantaisies passagères ou durables. Une caractéristique pourtant leur est propre : on leur demande de faire comme si de rien n’était, on les paye pour faire respecter la norme écrite. Faut-il s’étonner s’ils aiment qu’elle soit périodiquement précisée ? » (p. 50-51)
En confiant sa propre expérience, il décrit les compétences du correcteur et ce que l’on attend de lui aujourd’hui :
« Je prends mon exemple : pour plusieurs maisons d’édition, comme collaborateur extérieur, je m’occupe du texte, sous tous ses aspects, donc j’écris, je récris, j’indexe, je corrige (l’orthographe, la syntaxe, le style et l’orthotypographie). Encore une fois, je ne fais pas “tout ça” sur les mêmes textes : on peut associer réécriture et indexation (ou correction et contrôle typographique), mais il est très risqué de s’autocorriger… J’interviens sur papier ou sur écran, sur la copie et les épreuves, à l’encre rouge ou à l’aide d’un traitement de texte, d’un logiciel de mise en pages. L’ensemble de ces activités (écriture, réécriture, correction, contrôle typographique) est cohérent et il correspond à un “profil” (pour parler comme eux) recherché aujourd’hui par les éditeurs (qui, politique de groupe et profit obligent, ont viré imprudemment des salariés compétents). » (p. 285)
Il aborde même cette méchanceté nécessaire au correcteur…
« Avant tout “travail” (et les compétences qu’il implique), il y a la disposition d’esprit. L’attention n’est pas suffisante : le correcteur doit être persuadé que ce qu’on lui donne à lire est nul, merdique, bâclé, inepte… et farci de fautes ! C’est le seul moyen de les débusquer toutes (ou presque…).
Ce regard “méchant” explique pourquoi il est vain de vouloir corriger ses propres textes ou ceux sur lesquels on a travaillé sur un autre plan (contenu)… La correction implique un type de lecture assez particulier et plutôt antipathique qu’il faut se garder d’adopter en d’autres circonstances (si l’on peut… j’en connais qui souffrent de séquelles graves). Le mépris est efficace lors de toute correction, mais l’admiration est un des ingrédients du plaisir de lire (et c’est un sentiment qui aide à vivre…). » (p. 287)
Sont également publiés (dans la version en ligne) ses échanges sur le web. En voici un concernant les marges d’erreurs autorisées en correction :
VALÉRIE : J’ai entendu un correcteur me dire qu’il avait droit à 5 % d’erreur sur un texte.
– Hihi… c’est un malin…
VALÉRIE : Il me semble pourtant qu’atteindre les 5 % d’erreur est Inacceptable (dans l’imprimerie). Le 1 à 2 % étant la limite commerciale.
– Vous êtes bien généreuse… 1 %, c’est déjà beaucoup…
B. LOMBART : Parle-t-on de 1 % par rapport au nombre de signes ? C’est-à-dire 10 à 15 fautes par page A4 ?
– Non… évidemment… 1 % de fautes non détectées… (Le correcteur dont il était question tentait de faire admettre l’oubli de 5 fautes sur 100… Autant changer de métier…) (p. 288)
* Ce texte est à la fois publié aux éditions Quintette, mis intégralement en ligne en HTML et téléchargeable gratuitement en PDF sur Internet.
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